Inapte au vol depuis un an

Depuis un peu plus d’un an je suis inapte au vol commercial et au vol de loisirs : classe médicale 1 et 2. Délaissé de mon rêve, je n’ai jamais trouvé de lecture pour me bercer, pour me faire oublier la douleur de mes ailes arrachées.

Embarrassé dans les communautés de pilotes sur Internet, étouffé sans l’idée d’en être, il m’a fallut méditer pour avancer.  Je me suis hasardé, jusqu’à l’usure, à trouver les mots pour expliquer la sensation de perdre ses ailes. Je n’ai rien découvert, mais je sais que j’en serais obsédé si j’essayais de me porter vers d’autres idées.

Je résume : j’ai volé 4 ans pour préparer un PPL (Private Pilot Licence). Plus jeune je suis sorti de l’ASE (Aide Sociale à l’Enfance), de la rue et d’autres mésaventures. L’argent m’a manqué pour voler, mais seulement l’argent, tout mon corps et mon cœur frappaient en cœur les portes difficiles à ouvrir. Après 50 heures de vol, j’ai tenté d’obtenir une classe 1. Je ne l’ai pas eu, mais cette tentative a souligné que l’obtention de ma classe 2 était illégitime. Ce n’est pas comme si j’étais devenu inapte beaucoup plus tard. Ce que je ressens, bien sûr, ne concerne que moi.

Lisez mes lignes avec banalité. Mon humilité me semble indemne : aucune leçon n’est donnée, aucune plainte grandiloquente n’est sonnée. J’écris un laisser-passer à mes émotions, puissent-elles avoir un sens pour quelques uns.

Être inapte au vol

C’est accélérer en voiture et se limiter à une vitesse quand le cœur nous dit de tirer toute la férocité du moteur pour tirer sur le manche et viser les étoiles.

C’est tomber à vélo sous la pluie, glisser et oublier la douleur avec le regard droit sur les dangers, l’esprit clair, et décider même quand rien ne vous est demandé. C’est l’idée que ce sang-froid ne servira pas dans un cockpit.

C’est regarder les nuages, se rappeler son paysage et sa science, puis se remémorer que comme à 10 ans tout ça appartient à l’intouchable.

C’est fuir les simulations mentales de pannes et atterrissages, celles qui viennent en tête à chaque inattention, à chaque instant libre.

C’est apprécier la question autant que redouter la réponse lorsqu’on vous demande ce que vous faites dans la vie. C’est regretter mais refuser ignorer le passé, c’est dire que voler a beaucoup compté mais que les choses ont passé.

C’est se créer une nouvelle carrière, c’est apprendre de nouvelles choses. C’est se rendre compte que l’entrain n’est pas le même, que l’apprentissage se dompte et se motive quand il n’est pas nourri d’une passion brûlante.

C’est rencontrer de vieux amis qui vous demandent comment va votre parcours de pilote, soulignant affectueusement combien cela les inspire de vous voir monter si haut depuis si bas.

La vie après l’inaptitude

Après un an, les choses s’arrangent. J’y pense moins. J’y pense souvent, mais moins qu’avant.

J’écris sans que les bons mots ne viennent, je définis mal ce qui me pousse à partager mon ressenti. Ce n’est pas de la nostalgie, ni-même le réconfort de ne pas avoir à assumer un choix ou un échec. Je ne sais pas encore comment prendre la nouvelle que plus jamais le vol fera partie de mon quotidien, que plus jamais je ne pourrais participer à sa fiabilité. J’ai bien pensé à jouer aux simulateurs très poussés, mais serrer le joystick pour guider l’avion revient à empoigner le souvenir d’avoir échoué par l’interdiction d’essayer.

Sans baccalauréat, travailler pour l’aérien est envisageable à condition d’accepter certaines contraintes. J’avais déjà accepté de préparer pendant 8 ans encore un ATPL (Airline Transport Pilot Licence) avec les sacrifices associés et surtout le risque de tout perdre. Mais avec aujourd’hui 28 ans, me présenter à 30 ans à l’ENAC après des années de formations généralistes et scientifiques autant intenses que condensées pour, parmi les centaines de jeunes bacheliers, tenter d’accéder à une formation guidant probablement à un poste à la DGAC… La balance n’est plus la même, lorsqu’elle compare le coût et le gain.

Sur le flanc de mon lit quelques lectures m’accompagnaient

Comment je tente de vivre mon inaptitude

Piloter ou rêver, c’est du pareil au même dorénavant.

Un bon ou un mauvais passé, qu’importe, un bon futur se construit. Il ne faut pas accepter que les bons évènements ou s’effrayer des mauvaises décisions. Les malheurs et les échecs nous mènent parfois vers de très belles choses. Il faut apprendre à se poser les bonnes questions. Les bonnes réponses n’aident pas, si les bonnes questions ne sont pas posées.

Ici, je n’ai pas décidé d’avoir de mauvais yeux. Mais j’imagine que je passerai un cap lorsque j’aurais trouvé les bonnes questions. Quelle est ma place dans l’aérien ? Ai-je une place ? Comment participer à la sécurité aérienne ? Pourquoi tant m’accrocher à ce que je ne peux pas atteindre ? Comment lier programmation informatique et aérien ? Quel est ce plaisir que j’éprouve à voler ? Est-il niché ailleurs ?

En tous cas je ne suis pas triste. J’ai réussi à construire et stabiliser un cadre de vie longtemps inespéré. Ma carrière dans le développement informatique commence bien, je suis bien entouré. La famille que je construis est ma plus belle chance, et ma plus belle réussite.

Mais je n’arrive pas à décrocher mon cœur des nuages. La première question à me poser peut-être c’est « le faut-il vraiment ? ».

Conclusion

Il n’y a pas de conclusion. J’essaie d’avancer avec sagesse. Je tente d’accomplir de bonnes choses pour moi ou pour d’autres.

Ne pas voler, c’est une blessure. Mais ce n’est que ça. J’écris ce que personne ne lira. Mais si un ou deux élèves-pilotes lisait cet article après avoir été jugé inapte. Si ma mésaventure sait les guider ou les raisonner ne serait-ce qu’un peu. Et bien ce serait ça de pris.

Je ressors cette citation à toutes les sauces, mais voilà un garçon qui savait écrire :

« L’avenir n’est jamais que du présent à mettre en ordre. Tu n’as pas à le prévoir, mais à le permettre. »
Antoine de Saint-Exupery

2 réflexions au sujet de « Inapte au vol depuis un an »

  1. Pire que les ailes brisées, le moral en miettes.. J’ai du arrêter pour d’autres raisons. Mais j’y pense encore..tous les jours. L’impression que la vie est foirée… completement, moi qui ne vivais que pour voler.
    Seule consolation, faire quelques vols en tant de passager de temps en temps. Mais ce n’est pas pareil, meme si on me propose de prendre les commandes pour quelques minutes.
    Et quand on me demande où en est mon PPL… je change de sujet. Par douleur d’en parler et aussi par fierté..
    Un certain Andreas a fait un geste terrible il a quelques temps. Est ce que je suis le seul à le comprendre ?
    En tous cas, bon courage. Je ne vais pas vous conseiller de penser à autre chose, je sais que c’est impossible.

    1. Je ne m’attendais pas à un commentaire si touchant.
      Moi aussi je ne vivais que pour voler. Difficilement, en plus des difficultés financières. Maintenant quand je raconte mon histoire, je suis honteux de n’avoir accompli que 50 heures de vol sur 4 ans.
      J’ai toujours refusé jusque là de prendre un avion entant que passager. Sauf le weekend prochain, un vol EasyJet pour Lyon. Que j’appréhende. Sinon aucun vol, liner ou autre.
      Ha si, je suis rentré en contact avec un instructeur ULM qui m’a emmené dans sa machine dans la région d’Arcachon. Je n’ai volé qu’une fois. J’étais et je suis toujours tiraillé par mon inaptitude. J’ai contacté la Fédération Française d’ULM pour savoir ce qu’ils pensent de mon inaptitude médicale classe 2. Je ne veux voler que quelques fois, pour montrer aux amis qui me voyaient si heureux de m’envoler ce que ça fait. Mais si un accident survient, si je gère la situation parfaitement, saurais-je assumer ? Piloter un ULM est accessible facilement… Enfin c’est une autre histoire. Si vraiment mon point de vue vous intéresse, j’ai fait un article dans la catégorie Aviation.

      Je peux vous demander depuis quand ne pouvez-vous plus voler ? Où avez-vous trouver de quoi avancer (les proches, votre vie professionnelle peut-être) ?

      Merci pour votre commentaire. Je me sens moins seul.

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